La forêt sociale : une hypothèse, pas un fait

Dans mon article Pourquoi les forêts, j’ai présenté comme des faits l’idée que les arbres communiquent et s’entraident sous terre. Depuis, j’ai lu les travaux qui contestent cette idée. Je vous dois une mise au point.
Ce n’est pas un reniement. C’est ce que la recherche m’a appris, et cela nourrit mon travail plutôt que de l’affaiblir.
Ce qui est établi
Les arbres vivent en association avec des champignons, les mycorhizes. Un même champignon peut relier les racines de plusieurs arbres. Cela, personne ne le conteste.
En 1997, Suzanne Simard a mesuré en forêt un passage de carbone entre un bouleau et un sapin de Douglas. Le résultat a fait la une de la revue Nature, qui a parlé de « Wood Wide Web ». Le transfert existe donc bien, au moins dans certaines conditions.
Ce qui est contesté
En 2023, trois écologues, Justine Karst, Melanie Jones et Jason Hoeksema, ont relu toutes les études de terrain. Leur conclusion : les preuves sont insuffisantes. Ils ne disent pas que c’est faux, ils disent que ce n’est pas démontré.
Sur l’entraide d’abord : sur 28 expériences, 5 seulement montrent un effet positif du réseau sur les jeunes arbres, et chaque fois une autre explication reste possible. Sur les arbres-mères ensuite : aucune étude publiée en forêt ne montre que les grands arbres favorisent leur descendance par ce réseau. Quant à la communication, des signaux d’alerte ont été observés en laboratoire, pas en forêt.
Les auteurs constatent aussi que près d’un article sur deux, en citant ces travaux, leur fait dire plus qu’ils ne montrent. L’idée a grandi en circulant.
Enfin, la forêt est aussi un lieu de compétition, sous terre comme au-dessus. Le magazine Epsiloon cite une étude finlandaise de 1926 : les jeunes pins proches des adultes poussaient 24 % moins vite. Sous un grand hêtre, rien ne pousse faute de lumière.
Un débat encore ouvert
Suzanne Simard a répondu en janvier 2025, avec deux coauteurs. Elle reproche à ses critiques d’avoir retenu trop peu d’études et d’avoir lu trop littéralement l’image de l’« arbre-mère ». Elle rappelle que ses travaux reconnaissent aussi la compétition entre arbres.
Cette réponse n’apporte pas de nouvelles données. Le débat n’est donc pas tranché. Mais une chose est sûre : ce que j’avais écrit comme un fait est, aujourd’hui, une hypothèse discutée.
Ce que cela change pour mon travail
Mon installation Forêt sociale ne dépend pas de cette preuve. C’est une métaphore, et je l’assume comme telle. Un scientifique ne peut pas présenter une métaphore comme un fait. Une artiste, elle, peut proposer une image pour faire réfléchir.
Mes références restent valables. Kropotkine, en 1902, défendait déjà le rôle de l’entraide dans l’évolution. Robin Wall Kimmerer écrit que « tout épanouissement est mutuel ». Ce sont des pensées, pas des mesures de laboratoire.
La forêt réelle mêle coopération et compétition. Elle est plus complexe que le récit d’une grande famille bienveillante. C’est cette tension que je veux désormais explorer : comment vivre ensemble quand on se dispute aussi la lumière.
Sources
- Karst, Jones et Hoeksema, Nature Ecology & Evolution, 2023 : Positive citation bias and overinterpreted results lead to misinformation on common mycorrhizal networks in forests
- Henriksson et al., New Phytologist, 2023 : présentation par l’IIASA
- Robinson et al., Trends in Plant Science, 2024 : présentation par l’université de Heidelberg
- Simard, Ryan et Perry, Frontiers in Forests and Global Change, 2025 : Response to questions about common mycorrhizal networks
- Alexandra Pihen, « La vie secrète des arbres : la théorie s’effondre », Epsiloon n°42, novembre 2024











