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Pourquoi les forêts — une nouvelle page pour raconter la démarche

Depuis quelques jours, il y a une nouvelle page sur ce site : La série Nature — la forêt, un système vivant. Elle raconte non pas ce que je peins ou sculpte — d’autres pages s’en chargent — mais pourquoi j’ai fait de la forêt le sujet central de mon travail depuis quelques années. Un texte court, ancré dans trois lectures et une hypothèse. Voici ce qu’il contient, et pourquoi j’ai eu envie qu’il existe.

Ce que Suzanne Simard a démontré

Il y a quelques années, une biologiste canadienne nommée Suzanne Simard a démontré, à force d’expériences de terrain, ce que les forestiers pressentaient depuis longtemps sans oser le dire : les arbres d’une forêt communiquent entre eux. Ils échangent des ressources. Ils se préviennent des dangers. Ils nourrissent en priorité les jeunes pousses qui les entourent.

Et tout cela passe par un réseau que l’œil ne voit pas — un réseau de filaments de champignons appelés mycorhizes, qui relient les racines sous la surface du sol.

Ce qui apparaît à hauteur d’homme comme une compétition pour la lumière — chaque arbre tirant vers le ciel, tendu vers l’espace disponible — se révèle, à hauteur de racines, une économie du don. Les plus grands arbres, ce que Simard appelle les arbres-mères, redistribuent l’eau et le carbone vers les plus faibles, les plus jeunes, ceux qui sinon ne tiendraient pas.

J’ai lu Simard en 2022. Ce que j’ai lu, je le peignais déjà.

La foule, la forêt — même trame

Voilà plus de vingt ans que j’observe et que je peins des foules. Vues d’en haut, généralement. Des paysages traversés de silhouettes qui marchent, se rassemblent, se dispersent. Ce que je cherchais à travers ces compositions n’était pas les individus. C’était la trame. Ce qui les relie sans qu’ils s’en aperçoivent forcément. Ce qui rend une foule vivante alors que chacun de ceux qui la composent s’y sent souvent seul.

Quand j’ai commencé à peindre des forêts, il y a quelques années, je n’ai pas eu l’impression de changer de sujet. J’ai eu l’impression de continuer.

Les arbres qui apparaissent dans mes toiles récentes — Flamboyant, Un jour d’été, L’heure pourpre — ne se tiennent jamais seuls. Ils sont serrés, entrelacés, adossés à d’autres. La palette s’écarte du vert attendu : elle vire au bleu, au turquoise, au rose et au brun-rouge — non pour décorer, mais parce que ce n’est pas ce que la forêt ressemble qui m’intéresse, c’est ce qu’elle fait. Ce qu’elle fait sentir. Ce qu’elle fait comprendre.

Les foules vues d’en haut sont devenues, dans les toiles récentes, des peuplements d’arbres. Chaque tronc est unique. Aucun ne tient seul.

Kropotkine, Kimmerer — deux lectures qui accompagnent

Sous cette réflexion, deux autres lectures qui accompagnent l’atelier depuis longtemps.

Pierre Kropotkine, qui écrivait en 1902 dans L’Entraide, un facteur de l’évolution que la coopération, autant que la compétition, était un moteur de survie. Une contre-lecture du darwinisme mal digéré, qui rappelait — avec plus d’un siècle d’avance — ce que la génétique et l’écologie confirmeraient plus tard. Kropotkine observait les fourmilières, les ruches, les nuées d’oiseaux. Il en tirait une proposition simple : là où l’entraide se déploie, l’espèce survit.

Robin Wall Kimmerer, botaniste et membre de la nation Potawatomi, qui prend les mycorhizes comme modèle d’une économie du don applicable aux communautés humaines. Sa phrase, dans Braiding Sweetgrass :

All flourishing is mutual.
Tout épanouissement est mutuel.

Il faut, pour l’entendre, se souvenir que Kimmerer est une scientifique. Ce qu’elle propose n’est pas une belle idée. C’est un fait vérifié — étendu par analogie à ce que le fait pourrait nous dire de nous.

Une hypothèse de travail, et une manière de la donner à voir

Je ne suis pas sortie de vingt ans d’atelier avec un manifeste. Je suis sortie avec une hypothèse de travail.

L’hypothèse : nos sociétés fonctionnent selon le même principe que la forêt de Simard. Sous la surface visible de l’individu — sous ce que nos réseaux sociaux, nos CV, nos entretiens annuels rendent lisible — il y a un maillage de solidarités qui nous relie et nous soutient. Familles élargies. Amitiés longues. Collectifs professionnels. Territoires partagés. Aussi discrets que le réseau mycorhizien.

Quand ce maillage se déchire, l’individu vacille — même s’il croit ne dépendre que de lui-même. Quand il tient, il permet la croissance, la prise de risque, la résilience.

Ce n’est pas de l’idéalisme. C’est ce que l’écologie forestière montre depuis trente ans, et ce que la sociologie et l’anthropologie racontent depuis un siècle.

En atelier, j’essaie de rendre ça sensible — sans le dire. Peindre pour montrer, pas pour prouver.

Des forêts brûlées à la porcelaine blanche — la sculpture prolonge

Depuis un an, la peinture s’est prolongée dans la sculpture. Grès noir. Porcelaine.

  • Renouveau (grès et porcelaine, 2025) — des troncs calcinés d’où émergent mousses et bourgeons blancs. La violence de l’incendie, et déjà autre chose qui vient.
  • La forêt originelle (porcelaine, 2025) — une canopée blanche déployée en porcelaine, structure fragile et lumineuse, comme un rêve d’origine.
  • Cocon de forêt I (grès noir, 2026) — matière brûlée dont s’échappe déjà autre chose. Le noir comme double mémoire : celle de l’incendie, et celle du cocon où quelque chose se prépare à renaître.

Le grès noir évoque la terre brûlée, la porcelaine blanche la fragilité de ce qui repousse. Faire coexister les deux dans la même œuvre est une manière de tenir ensemble deux vérités que notre époque a du mal à penser en même temps : la violence des bouleversements, et la douceur du vivant qui recommence.

La sculpture continue ce que la peinture avait commencé.

Ce qu’il y a sur la page

Sur La série Nature — la forêt, un système vivant, vous trouverez :

  • Une introduction à la démarche : ce qui m’a menée aux forêts, ce que je cherche à donner à voir dans la palette et la composition
  • Un développement scientifique et éthique sur les mycorhizes, les arbres-mères, et pourquoi cela résonne avec nos manières d’être en société — avec les références à Simard, Kropotkine et Kimmerer
  • Une section sur la sculpture — porcelaine et grès, forêts brûlées et renouveau
  • Les inspirations qui traversent cette recherche
  • Des liens vers les œuvres et vers l’exposition en cours

C’est un texte que je voulais court, dense et honnête. Il fait la part des choses entre ce qui est une hypothèse (la mienne) et ce qui est un fait vérifié (celui des chercheuses citées).

Une occasion de voir ce travail en vrai — Viroflay, 15 octobre

Cette réflexion trouve à s’incarner très concrètement dans quelques semaines.

Le jeudi 15 octobre 2026 à 19h, la Galerie À l’Écu de France de Viroflay ouvre l’exposition collective Forêts, à laquelle j’ai la chance de participer aux côtés de six autres artistes — Isabel Bisson Mauduit, Michèle Caranove, Pascal Cuart, Fabien Jouanneau, Audrey Keller et Dominique Moreau. L’exposition court jusqu’au 6 décembre.

Toutes les informations pratiques et la présentation de mes co-artistes sont dans l’article dédié à l’exposition Viroflay. Un programme culturel riche accompagne l’exposition — film documentaire Il était une forêt de Luc Jacquet le 7 novembre, cycle de conférences en novembre-décembre, atelier créatif pop-up le 9 décembre.

Si vous voulez lire la démarche avant de venir voir les œuvres — ou après —, la page Pourquoi les forêts est faite pour ça.

En une phrase

Peinture et sculpture racontent une même histoire — celle d’un vivant où rien ne pousse seul.

Merci de m’avoir lue jusqu’ici.

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