La forêt, un système vivant
Depuis plusieurs années, la forêt occupe une place centrale dans le travail de Clothilde Lasserre. Non pas comme un décor, mais comme un système vivant : un réseau de relations, de croissance et de résilience.
Dans la série Nature, elle peint des forêts de pins et des sous-bois vus en perspective ou d’en haut, pour donner au regard une sensation d’immensité, comme une canopée. Les troncs rythment la toile en verticales serrées ; la lumière passe entre eux et se dépose au sol en plages claires traversées d’ombres bleues.
La palette s’écarte volontairement du vert attendu. Bleus, turquoises, roses et bruns-rouges ne décrivent pas la forêt : ils en restituent la sensation.



Cette série prolonge la question qui traverse toute sa recherche : comment chacun cultive sa singularité tout en appartenant à un ensemble.
Les foules qu’elle peignait vues d’en haut deviennent ici des peuplements d’arbres. Chaque tronc est unique ; aucun ne tient seul.
Sous l’écorce, une société
Une forêt n’est pas une collection d’arbres isolés en compétition pour la lumière. Sous terre, des filaments de champignons, les mycorhizes, relient les racines entre elles et redistribuent eau, carbone et signaux d’alerte.
Les travaux de l’écologue Suzanne Simard (Finding the Mother Tree, 2021) ont montré que les plus grands arbres, les « arbres-mères », nourrissent en priorité les jeunes pousses de leur voisinage. Ce qui paraît en surface une croissance individuelle est, vu du sol, un phénomène collectif.
Clothilde Lasserre fait l’hypothèse que nos sociétés fonctionnent selon le même principe : sous la surface visible de l’individu, un maillage de solidarités — familiales, amicales, professionnelles, territoriales — nous relie et nous soutient, souvent aussi discrètement que le réseau mycorhizien sous une forêt.
C’était déjà la thèse de Pierre Kropotkine dans L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902) : la coopération, autant que la compétition, est un moteur de survie.
Ses toiles et ses sculptures cherchent à rendre sensible cette part invisible du vivant : ce qui, dans la forêt comme dans nos vies, ne tient debout que parce qu’il tient ensemble.



Inspirations

La forêt originelle — porcelaine, H37 L33 P27 cm, 2025
Coopération ou compétition ?
Tout épanouissement est mutuel
La biologiste Robin Wall Kimmerer, dans Braiding Sweetgrass (Tresser les herbes sacrées), prend les mycorhizes comme modèle d’une économie du don et de la réciprocité, applicable aux communautés humaines.
Clothilde Lasserre retient de cette pensée une tension qu’elle cherche à donner à voir sans naïveté : la générosité du modèle, et la rigueur des faits scientifiques qui le fondent.
« All flourishing is mutual. »
Robin Wall Kimmerer – Braiding Sweetgrass (2013)
Tout épanouissement est mutuel.
De la forêt brûlée au renouveau
En sculpture, la série se prolonge avec les Forêts brûlées. Renouveau (porcelaine et grès, 2025) dresse des troncs calcinés d’où émergent mousse et bourgeons blancs ; La forêt originelle (porcelaine, 2025) déploie une canopée blanche et verte, structure fragile et lumineuse ; Cocon de forêt reprend le noir comme double mémoire : celle de l’incendie, et celle du cocon où quelque chose se prépare à renaître.
Le grès noir évoque la terre brûlée, la porcelaine blanche la fragilité de ce qui repousse. Ensemble, ils font coexister la violence du feu et la douceur du vivant, et interrogent la résilience des écosystèmes — et, par extension, des sociétés.
Docteure ingénieure en mathématiques appliquées, Clothilde Lasserre structure ses compositions avec la rigueur d’une chercheuse : réseaux, densités, points de connexion. Mais c’est le geste qui tranche, entre maîtrise et lâcher-prise, entre réalisme et intuition.
Peinture et sculpture racontent ainsi une même histoire : celle d’un vivant où rien ne pousse seul.







