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La raison est régulière comme un comptable, la vie, anarchique comme un artiste Georges Canguilhem En levant la tête peut-être que vous la verrez, la fille d’en haut. Perchée sur le monde, elle observe à une distance fragile mais précise. Elle s’appelle Clothilde… Perchée sur le monde Et sous ses yeux ça grouille, court, discute et vit. D’en haut, elle imagine des célébrations humaines, abstraites et maculées. La foule s’y agite souvent et pourtant l’individu n’a jamais été aussi flagrant, planté au coeur cette masse. Foule de rue, foule urbaine, foule en bord de mer, foule au bord de la crise de nerf, foule prête à prendre l’air, foule sentimentale. La chose est omniprésente, sature l’oeil et devient individu massif et impérieux pour peu qu’on se poste à bonne distance. La distance justement, encore elle. Elle joue son rôle dans le rapport que chacun aura avec les œuvres. A mesure que le nez quitte l’huile, le langage change, l’histoire n’est plus tout à fait la même et ces Hommes entre eux perdent de leur forme, de leur être, de leur substance. La multitude et l’unité se superposent, engagent un dialogue et nous autorise à fouler des territoires peuplés d’imposteurs, ceux tout droit sortis de la fabrique de Roland Gori. La demoiselle d’en haut nous inviterait-elle à une réflexion colorée sur l’individu ? Heureuse d’un bonheur moderne Au commencement Au commencement, Clothilde pensait pouvoir frayer avec cette époque, ses codes et ses ambages, entrer dans la valse à mille temps et s’accommoder du rythme de ce monde. Devenir une créature sociale, neutre et productive. Heureuse d’un bonheur moderne. Esprit rationnel au point d’entamer la danse après un doctorat en mathématiques appliquées, sa première vie débute loin des vapeurs d’acrylique ou du chantier d’un atelier. Son chemin sillonne à travers des équations sans trop d’inconnues. Dans ce premier chapitre d’une vie adulte s’immisce pourtant un mouvement erratique, l’intuition que son individualité lui échappe, qu’elle n’EST pas. Il lui faudra naître, ailleurs et autrement. Les grands bureaux, les grands groupes, les grandes carrières, tout ce qui définit jusqu’alors la dimension de son existence tend à se réduire et la fille de guetter la porte de sortie avec toujours plus d’insistance. Derrière l’attend une vie plus composite où l’accident est possible, voire souhaité.
Ce n’est pas tant la lassitude de l’ordinaire qui lui a mis les pinceaux dans la main que la nécessité d’exprimer par le trait, l’huile et la toile, l’idée d’un individu emporté par la foule. Clothilde n’est pas du sérail, n’a franchi la porte d’aucune école d’art et ne doit sa technique qu’à son instinct, son urgence et sa rigueur. Son travail est mathématique – on ne se refait pas ! – dans ce qu’il a de « fractal ou chaotique ».
Un isoloir organique et « foutraque » à l’extérieur duquel grouille une vie tumultueuse… Petit laboratoire organique En région parisienne – à Croissy dans les Yvelines – Clothilde a posé huiles, chevalets, pinceaux et coeur dans un atelier en désordre – évidemment ! - où cohabitent ses plantes et ses tableaux, « sa nature et son art ». Partout autour d’elle, la vie dans ses multiples expressions, semble vouloir s’immiscer dans ses affaires, se mêler de tout et tout particulièrement de son travail. Intrusion qu’elle consent volontiers, elle qui prétend « peupler la solitude » dans ses oeuvres. Entre les murs de son antre, la solitude de l’artiste est peuplée, là par des petits pieds de tomates, là par des ilots de plantes, là par tous ses pots de couleurs qui constituent sa palette et partout… des toiles. Achevées, inachevées ou vierges, elles habitent l’endroit en une foule compacte. Âmes d’huiles, squelette de bois et peaux de tissus, elles confèrent au lieu une énergie singulière. Elles changent et se déplacent au gré des humeurs de leur génitrice et constituent une petite foule rompue à la volonté de leur cheftaine.
L’espace est intime - comment pourrait-il en être autrement ? – mais semble surtout conçu comme un laboratoire où la peintre poursuit sa réflexion sur ce rapport ambigu entre la multitude et la solitude. Un isoloir organique et « foutraque » à l’extérieur duquel grouille une vie tumultueuse que Clothilde contemple à une distance raisonnable. Deux planètes en connexion. A même le sol ou sur son chevalet, l’artiste aligne désormais d’autres équations dont le résultat tient autant de l’irrationnel que de la logique mathématique.
La foule rend-elle impossible le fait de se sentir unique ? Rend-elle tangible l’idée de se sentir vivant ? Des foules L’autre étant le relais entre moi et moi-même, jamais dans cette foule je n’aurais autant senti ma propre vie couler en moi, mon sang frapper au coeur. J’étouffe et je respire. Tout autour de moi, la vie se reflète et me cogne, des milliers de miroirs me rappellent que je suis là moi aussi, que j’existe. Si aucun d’eux n’était là pour constater mon existence, existerais-je ? La foule, maîtresse qui nous pousse à l’abandon. En elle, je m’oublie, je deviens excessive, je perd mes inhibitions, je lui confie mon sentiment de responsabilité, je lui remets mon libre arbitre, je lui offre ma conscience personnelle. Qu’importe mes actes puisque tous font comme moi. La pensée unique devient pensée intime. Je règle mon pas sur le sien, et jouis de ce qu’elle m’efface. Je suis une maille, identique aux autres, charnière minuscule d’un ensemble que j’irrigue. La foule enfin, qui m’ouvre ses bras, qui m’étreint, qui m’emmène là où, seule, je ne serais pas allée. Géant bienveillant, mastodonte coloré et harmonieux qui – l’espace d’un tableau – traduit ce lien évident : elle fait partie de moi, je fais partie d’elle. Je ne dois en aucun cas la craindre puisqu’elle fait de moi, un moi sublimé, un moi meilleur, un moi et d’autre moi, eux, nous, ensemble dans un mouvement perpétuel, puissant et créateur. Comment s’intégrer dans cette foule – notre société – sans renoncer à sa propre individualité ? De l’ordre et du chaos Nos existences paraissent des funambules, en équilibre fragile au-dessus du paradoxe que sous tend cette question. Je tombe à gauche je suis soluble dans la masse, à droite, le vide. Mais est-ce vraiment la foule qui s’oppose à l’individu ? Peut-être pas. Je suis moi tant que je suis un être responsable, tant que je choisis, tant que je suis libre. Or ma responsabilité ne s’étiole qu’à mesure que mon environnement se règle. La norme, pesante, qui s’installe en toute chose me vide de ma substance. Créature pensante j’étais, créature agissante je deviens. Roland Gori a appelé cela L’usine à imposteurs, une société de la norme qui a le souci de calibrer les comportements et les modes de vie. Un ensemble tout entier dévoué à la religion du marché. Une comédie sociale fondée sur l’idée de vendre de l’apparence. Serait-ce donc dans le désordre que l’individu s’anime, qu’il trouve son sens ? La confusion me libère dans ce qu’elle interroge mes sens, me demande de chercher, de penser, de choisir et de créer. Elle m’oblige à lever le nez du compteur et regarder la route. Elle m’intime de renouer avec le vivant. Elle m’autorise à tenter l’expérience de la vie. L’individu ne s’oppose pas à la foule, il s’oppose à la normalisation. Selon le philosophe Georges Canguilhem, la raison est régulière comme un comptable, la vie, anarchique comme un artiste. Perchée sur son fil, dans un numéro d’équilibriste sensible, Clothilde fait vibrer cette pensée sur ses toiles. « En y regardant d’un peu plus près »… À bonne distance Une suggestion qui fait écho à l’essence même du travail de Clothilde. Chez elle, tout n’est qu’affaire de distance. Ni bonne, ni mauvaise, elle joue avec la ligne droite qui sépare - ou lie - l’oeil et la toile. A chaque pas en sa direction, le tableau mute et le dialogue entre lui et son observateur s’enrichit. De loin, les couleurs se confondent dans une gigue irisée, folle et hypnotique. Des lignes, des points, des courbes s’assemblent dans un langage qui semble compréhensible mais demeure lointain. A cette distance, l’image s’adresse à l’oeil sans réussir à se faire comprendre explicitement. L’abstraction domine mais laisse entrevoir un dessin précis pour peu qu’on s’approche. Alors on s’approche. De près l’impression se précise, le message se clarifie et l’humanité du tableau de se révéler à celui qui le contemple. Les points, les courbes, les traits… autant de bras de têtes et de mouvements qui - de loin - n’osaient pas bouger. Désormais, tout fait sens et la richesse des détails abonde. D’observateur distant, l’oeil devient acteur de la scène. Plongé au coeur de la foule, il fait connaissance avec ces hommes/ points, ces femmes/courbes qui peuplent ce monde. Autant d’individus perdus dans la masse, masse abstraite et mangeuse d’hommes pour peu qu’on reste à distance du tableau. Du magma riche et coloré ont surgit des gens vivants et remuants. Pas à pas, le monde de Clothilde s’anime. Des hommes et des femmes qui nous ouvrent les bras pour peu qu’on aille vers eux…il s’en passe des choses dans les toiles que tisse Clothilde « en y regardant d’un peu plus près ». « Habité » est l’euphémisme qui s’agrippe à l’esprit lorsqu’il s’agit de qualifier le travail de Clothilde Lasserre. Des gens, ailleurs Mais ses gens font bien plus qu’habiter sa peinture, ils l’incarnent. Les foules de l’artiste et les sujets qui la peuplent ont une vocation iconique capable d’exister dans d’autres univers au même titre que les mots de Ben ou les fresques minimalistes de l’agitateur social, Banksy. Aujourd’hui, la peintre ne revendique pas le statut d’artiste contemporain bien que son travail en ait une furieuse et incontestable dimension. Et cette dernière de s’exprimer encore davantage s’il lui prenait l’idée d’expulser ses sujets hors du cadre de sa toile, de les rendre à leur milieu naturel. Ses scènes de foule ont vocation à investir le territoire urbain, ses personnages de s’imprimer sur des matériaux et des supports qui leur font écho, de se réapproprier le monde moderne qu’ils incarnent sur la toile. Aujourd’hui Clothilde Lasserre se confie à sa toile dans le langage des huiles et des pigments. Mais demain ? L’universalité de son oeuvre peut revêtir d’autres formes et son discours trouver une caisse de résonnance dans d’autres espaces. Peut-être la demoiselle ne sentira jamais le besoin d’explorer ces territoires étrangers, il n’en demeure pas moins que son art à une dimension multiple. Il ne s’agit plus tout à fait de peinture mais de la mise en scène pictural d’un sentiment fondamentalement actuel car éternel. Baudelaire et ses Foules (Il n’est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.) y rencontre la pensée sociologique la plus actuelle et jamais la notion de foule et de solitude n’a été aussi vivace qu’en cette ère digitale. Clothilde Lasserre exprime des vérités audibles sous diverses formes, charge à elle d’imaginer d’éventuelles traductions futures. Concepteur rédacteur : David Khun
Traduction : Jonathan & David Michaelson
Direction Artistique : Stéphane Gautier

Remerciements à Stéphane grâce à qui le fil de ces pages existe, Virginie, Valérie, Bruno, Stéphanie, Catherine, Patrick // Frédéric, Laurène, Romain et Simon, Gramy, Mamète, Isabelle, Bene, Ft, Guillaume, Héléna pour leur soutien sans failles // Juliette, Serge, Carole, Thierry, Martine, Jean-Pierre, Vanina, Olivier, Sylvie, Benjamin, Philippe, et tous ceux qui m’accompagnent jour après jour …
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